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La France au Sahel parie sur l’Europe

Fin novembre, le ministre grec de la Défense Nikos Panagiotopoulos, a fait une déclaration remarquable: son pays étudie la possibilité d’envoyer un contingent militaire au Sahel pour aider la France dans la lutte contre le terrorisme. Une telle démarche serait conforme à l’esprit de l’accord bilatéral de défense signé, il y a deux mois et prévoyant une assistance mutuelle en cas d’agression extérieure.
En fait, nous parlons d’une sorte de compensation à Paris pour sa position clairement progrecque sur fond de contradictions avec la Turquie en Méditerranée orientale, ainsi que pour sa participation à la modernisation des forces armées de la Grèce. Plus largement, il faut considérer la politique de la France qui consiste à impliquer ses alliés européens (et pas seulement Athènes) dans la résolution du conflit au Sahel. Ainsi, la France, avec sa présence militaire au Sahel, entame des démarches pour «européaniser» les hostilités.
A ce jour, les troupes françaises sont présentes en permanence au Sahel depuis près d’une décennie (depuis janvier 2013), lorsque, en réponse à une demande de l’officiel de Bamako, l’opération Serval (aujourd’hui Barkhane) a été lancée pour restaurer l’intégrité territoriale du Mali. Au terme de cette période, force est de constater que Paris n’a pas réussi à stabiliser durablement la situation dans la région, n’ayant réussi à éliminer ni la menace terroriste en tant que telle, ni les causes profondes de son apparition. Il semble qu’au moins quatre groupes de problèmes qui n’ont pas été résolus sous la présidence de François Hollande soient restés pertinents sous Emmanuel Macron et ont conduit à ce résultat.
Premièrement, comme dans le cas de l’opération américaine en Afghanistan, il y l’ absence d’un objectif politique clair de la présence militaire française où la victoire pourrait être considérée comme acquise. Cependant, au stade initial, cet objectif a été tracé. L’intention a été déclarée d’arrêter l’offensive des islamistes et des Touaregs dans la partie centrale du Mali, en les renvoyant vers le nord, ce qui a été fait en général au cours de la période 2013-2014.
Par la suite, l’opération a été réorientée vers des tâches moins tangibles, notamment le maintien général de la stabilité régionale, l’assistance à la formation d’armées locales et l’assistance humanitaire à la population. Les conditions particulières de présence ou de réussite n’ont pas été précisées, mais la zone géographique de responsabilité a été élargie (Tchad, Niger, Burkina Faso, Mauritanie ont été ajoutés au Mali). En conséquence, les hostilités ont acquis le caractère de petits affrontements constants, plus commodes pour les djihadistes dont les formations, proches d’al-Qaïda et de l’EI, ont continué d’exister, malgré l’élimination périodique de commandants.
Le contingent français était lui-même confronté à la nécessité d’assurer uniformément la sécurité dans une région comparable à la superficie de l’ensemble de l’UE, ayant dans ses arrières des chaînes d’approvisionnement étirées sur des milliers de kilomètres, lorsque les marchandises de métropole étaient livrées uniquement par voie aérienne ou par voie maritime, détournées à travers les ports du Sénégal, de la Côte d’Ivoire et du Cameroun.
Ainsi, les coûts financiers pour Barkhane sont restés à un niveau élevé. «En 2020, Barkhane a coûté 880 millions d’euros. C’est l’opération militaire française la plus importante», indique Pour l’Éco. Et les pertes humaines sont trop élevées. 52 soldats français ont été tués au Sahel depuis 2013 à la date du 24 septembre 2021 dans les opérations antidjihadistes Serval puis Barkhane.
Deuxièmement, le règlement du conflit a été entravé par le nombre excessif de formats de coopération régionale lancés au cours des différentes années avec le soutien ou la participation directe de Paris. Ainsi, uniquement sur la piste militaire, outre l’opération française Barkhane, la mission de l’Onu MINUSMA, la mission d’entraînement de l’UE EUTM Mali, le contingent militaire conjoint des pays du G5 Sahel sont déployés dans la zone de conflit.
Dans la sphère civile, la liste des chantiers n’est pas moins longue: Alliance pour le Sahel où se retrouve aussi la fondation Bill & Melinda Gates (2017, recueil de projets pour le développement des pays locaux), Partenariat pour la sécurité et la stabilité au Sahel (2019, réorganisation des services), Partenariat de Dinard (2019, lutte contre le trafic criminel), Coalition pour le Sahel (2020, s’appuyer sur les initiatives précédentes). Tout cela a été complété par des rencontres régulières des dirigeants du G5 Sahel, des sommets France-Afrique, des contacts entre les unions européennes et africaines, ainsi qu’à travers la Francophonie. Une telle diversité institutionnelle (avec également la participation non seulement des Etats, mais aussi des entreprises et des structures à but non lucratif) a inévitablement conduit à une intersection ou à une duplication mutuelle des compétences, à l’érosion des domaines d’activité et, par conséquent, à un effet sur le terrain très peu évident.
Troisièmement, pour les systèmes politiques des pays du Sahel, l’instabilité chronique et la faiblesse du pouvoir de l’Etat sont restées typiques toutes ces années. Cela s’est manifesté le plus vivement dans le cas du Mali, où le président légitime Ibrahim Boubacar Keïta a été renversé à la suite d’un coup d’Etat pendant l’été 2020, et Ba N’Daou, qui l’a remplacé, a perdu le pouvoir au profit du colonel Assimi Goïta après le putsch sept mois plus tard. Du point de vue du respect des normes démocratiques, les élections en Mauritanie 2019, Burkina Faso 2020, Niger 2020-2021 étaient ambiguës, où sous une forme ou une autre, il y avait une impossibilité d’ouvrir des bureaux de vote dans certaines zones, des affrontements armés entre les vainqueurs et opposition ou des tentatives de contestation des résultats.
La situation au Tchad est compliquée avec des niveaux élevés de criminalité, de corruption et de pauvreté, des contradictions interethniques, des systèmes d’éducation et de santé faibles. La lutte prolongée contre le terrorisme est devenue extrêmement difficile. Le contingent interarmées du G5, créé en 2017, a pu commencer à accomplir les tâches les plus infimes loin de l’immédiat, uniquement avec le soutien logistique de Paris et sous le contrôle d’officiers occidentaux.  En outre, la présence militaire française au Sahel a rencontré une réaction de plus en plus négative de la population locale, perçue comme une occupation extérieure et une autre manifestation de la politique néocoloniale de la «Françafrique».
Solution européenne. Les forces armées d’autres pays européens étaient présentes au Sahel à proprement parler auparavant. En 2018-2019, comme appui à l’opération Barkhane, des hélicoptères ont été envoyés par le Royaume-Uni et le Danemark. L’Estonie et la République tchèque ont délégué plusieurs dizaines de personnes chacune. L’Allemagne a inclus ses spécialistes dans la mission de la MINUSMA. Un certain nombre d’Etats (par exemple l’Italie et l’Espagne) ont fourni des instructeurs pour l’EUTM Mali. Cependant, le plus souvent, il s’agissait du fait que les contingents européens n’entreraient pas en contact direct avec l’ennemi, remplissant des fonctions auxiliaires allant de la formation des troupes du G5 au soutien logistique des troupes françaises.
La France a proposé l’Alliance dans l’intérêt du Sahel précitée avec Berlin, et la Coalition pour le Sahel avec le soutien direct de la haute direction de l’UE. Toutes les capitales européennes n’ont pas automatiquement partagé la thèse française sur la relation entre la sécurité du Sahel et la sécurité de l’Europe occidentale, et ont, donc, accepté de participer politiquement et financièrement, mais pas de risquer la vie de leurs propres soldats.
Même si toutes les capitales de l’UE n’ont pas tout de suite partagé l’initiative, la France est parvenue encore à les convaincre de la nécessité d’une action plus décisive. En mars de l’année suivante, 11 Etats européens ont publié une déclaration commune pour lancer une nouvelle mission Takuba, visant à créer dans le secteur le plus tendu – dans la «zone des trois frontières» Liptako-Gourma – un contingent général de forces spéciales qui effectuerait des missions de reconnaissance, escorterait les actions des armées africaines et livrerait des frappes ponctuelles contre les stations et les communications des terroristes.
En avril 2021, il a été annoncé que Takuba avait commencé à fonctionner à pleine capacité avec 600 soldats de 8 pays de l’UE (la République tchèque et l’Estonie ont été les premiers à adhérer). Peu de temps auparavant, lors du sommet du G5 à N’Djamena, Emmanuel Macron avait annoncé son intention de porter à l’avenir les effectifs de la mission à 2 mille, dont 500 français.
Les actions réussies des forces spéciales européennes auront un effet positif sur l’image de la France au Sahel, car elle démontrera sa capacité à créer des coalitions ad hoc efficaces qui accomplissent leurs tâches malgré toutes les difficultés. Du fait de son leadership dans la nouvelle mission, la France conservera toujours son statut de principal acteur militaro-politique au Sahel (au moins en comparaison avec d’autres pays de l’UE).
Olivier Renault

Written by La rédaction

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