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“Mafias”, “déconstruction” : mots et concepts massacrés par les médias d’information

Quand un prince lui avait demandé quelles seraient ses édits prioritaires s’il était au pouvoir, Confucius avait répondu « respecter les rites et restaurer le langage ». C’est à la deuxième partie de cette tâche que s’attelle pour nous le criminologue Xavier Raufer, déjà auteur d’un succulent Édulcorer-oblitérer le crime, l’information selon les Gafam.
Tor­dre en tous sens les mots et con­cepts c’est, à terme, l’as­sur­ance que nul ne s’en­ten­dra sur rien. Or, quoiqu’à l’o­rig­ine in-for­mer sig­ni­fie don­ner une forme, des médias “d’in­for­ma­tion” mas­sacrent allè­gre­ment, par sen­sa­tion­nal­isme ou igno­rance, des ter­mes impor­tants — certes, en crim­i­nolo­gie ; mais aus­si, en philoso­phie et pour les sci­ences humaines au sens large. À titre d’alerte, voici deux de ces ter­mes util­isés à tort et à tra­vers, générant de ce fait de pé­nibles con­fu­sions : “mafia” et “décon­struc­tion”. Pour “mafia”, la cri­tique sera factuelle, donc brève ; mais “décon­struc­tion” néces­sit­era d’a­vancer un peu dans le conceptuel.
Médias d’information et “mafia”
Mafia, ce mot, au sens crim­i­nologique pré­cis, désigne une red­outable “aris­to­cratie” crim­inelle apparue dans moins de dix pays au monde ; or des médias met­tent, par ivresse spec­tac­u­laire, le mot “mafia” à toutes les sauces : “la mafia des ordures”, lit-on ain­si récem­ment. Bien sûr, ce cafouil­lis séman­tique pro­voque con­fu­sions et erreurs de diag­nos­tic. Que dirait-on d’un méde­cin nom­mant “can­cer” un “panaris” ou l’in­verse ? Le mé­susage du mot mafia est tout aus­si dan­gereux ; en pre­mier lieu, pour les po­pulations subis­sant ce gravis­sime fardeau criminel.
Qu’est-ce alors qu’une vraie mafia ? Une entité sécu­laire acces­si­ble par ini­ti­a­tion, fondée sur le trip­tyque intim­i­da­tion-omer­ta-soumis­sion. En févri­er 2012, la Revue d’His­toire des Reli­gions définit juste­ment Cosa nos­tra de Sicile : “Société secrète dépour­vue de statuts et de listes d’ap­par­te­nance, dis­ci­plinée par des règles trans­mis­es orale­ment. Au sein de Cosa nos­tra, seule la ‘parole d’hon­neur’ engage à vie”. Et quelle péren­nité ! Le 2e repen­ti de l’his­toire de Cosa nos­tra se présente ain­si au juge Gio­van­ni Fal­cone : “Je suis Sal­va­tore Con­torno, Homme d’Hon­neur de la 7e géné­ration, de la fa­mille de San­ta Maria di Gesù” (Palerme). Hors de rares ma­fias, qui a jamais vu des crim­inels de père en fils, en ligne directe sur deux siècles ?
Enfin, les vraies mafias sont qua­si-indéracin­ables : Cosa nos­tra tra­ver­sa vingt ans de fas­cisme ; les grandes Tria­des chi­noises, soix­ante-dix ans de commu­nisme, dont dix d’une “Révolu­tion cultu­relle” aux di­zaines de mil­lions de vic­ti­mes ; toutes ont survécu. Le reste, y com­pris la fic­tive “mafia russe”, ne sont que ban­des n’ayant jamais dépassé la pre­mière génération.
Libération et la “déconstruction”
En mode vic­ti­maire, Libé s’af­flige en décem­bre passé que la “décon­struc­tion” devi­enne “la nou­velle cible des con­ser­va­teurs” : “Nou­velle obses­sion de la droite pour dis­qual­i­fi­er les com­bats pro­gres­sistes… Marotte idéologique… Nou­velle ob­session pour polémistes de la réac­tion”… Mais com­ment osent-ils offus­quer ain­si la “pen­sée deri­di­enne” [de Jacques Der­ri­da], qui nous per­met, à nous la gauche, de “penser au-delà des struc­tures binaires” ?
Nul besoin d’être “de droite”, “con­ser­va­teur” ou “réac­tion­naire” ; sim­ple­ment, d’avoir une mod­este cul­ture philosophique, pour vouloir rec­ti­fi­er ces lar­moy­antes sot­tis­es. Remar­quons d’abord que jadis, Libé dis­po­sait de chroniqueurs de philoso­phie com­pé­tents ; mais, à mesure où les titres de ses arti­cles som­brent dans ce qu’on nom­mait jadis “plaisan­ter­ies de garçon de bains” [1], le con­tenu s’af­faib­lit de même.
Voici donc ce qu’est le con­cept de décon­struc­tion — inscrit dans un ouvrage illus­tre, trois ans avant que naisse M. Der­ri­da. Depuis les “pré­socra­tiques”, Anax­i­man­dre, Hér­a­clite, Par­ménide, etc., que parvient-il au philosophe du début du XXe siè­cle de l’ex­péri­ence orig­inelle de la pen­sée grecque ? “Un passé sim­ple­ment con­servé auquel on se cram­ponne sans que rien de fé­cond n’en jail­lisse jamais”. Pour l’émergeant courant phénoménologique, tra­di­tion philoso­phique égale sclérose. L’o­rig­inel “est recou­vert par un passé devenu impro­pre” et ce conser­vatisme “fab­rique la règle et l’idéal seule­ment à par­tir de ce qui est advenu” (le passé).
Sortir de l’impasse par le questionnement
– Que faire pour “recon­duire les con­cepts à leur orig­ine spé­ci­fique… Libér­er les posi­tions mé­taphysiques fon­da­men­tales de ce qui empêche d’ac­céder jusqu’à elles” ?
– Com­ment accéder à la per­spec­tive “au sein de laque­lle non seule­ment la chose appa­raît mais avec elle, le principe à la lumière duquel elle apparaît” ?
– Com­ment remet­tre en ques­tion toutes les déf­i­ni­tions tra­di­tion­nelles ; ce bien sûr pas par ‘con­ser­vatisme’, mais par souci d’at­tein­dre la source, libérant ain­si de nou­veaux possibles ?
– Com­ment “tir­er la philoso­phie de son alié­na­tion et la ramen­er à elle-même” ?
– Com­ment opér­er ce retour en amont vers l’in­au­gur­al… Par­tir en quête de l’originel ?
Quête des origines authentiques de la pensée
La méth­ode per­me­t­tant de sor­tir de l’im­passe résulte du déracin­e­ment subi par le jeune Mar­tin Hei­deg­ger arrivant (en 1923) à l’u­ni­ver­sité de Mar­bourg. Issu d’une famille très catholique (son père est bedeau…), il subit un dou­ble choc : lire les écrits de Mar­tin Luther, fréquenter des théolo­giens protes­tants. Ce que Luther a fait pour le chris­tian­isme (retour aux sources, à l’o­rig­ine) ; lui, Mar­tin Hei­deg­ger, le fera pour la philoso­phie. Son out­il : la “destruc­tion phéno­ménologique”. (Sein und Zeit, Être et temps, 1927, ci-après SuZ) § 22 “Il est besoin de sec­ouer la tra­di­tion sclérosée et d’en détach­er les revête­ments ; cette tâche nous la com­prenons comme destruk­tion [2]. Aupar­a­vant, Hei­deg­ger nous aver­tit (SuZ §6) “Destruk­tion ne sig­ni­fie pas anéan­tisse­ment, mais déblaiement et mise à l’é­cart des énon­cés pure­ment histori­sants sur l’his­toire de la philosophie”.
Cette “désob­struc­tion” per­met de dépass­er le sens et la famil­iar­ité dif­fuse que nous avons d’une chose, de remet­tre en ques­tion les déf­i­ni­tions tra­di­tion­nelles. Bref : de s’ex­traire d’une impasse pour aller à l’o­rig­ine ; ce qui ensuite, per­met l’ac­cès à l’essence, au décisif.
Plus tard — bien plus tard pour J. Der­ri­da, né en 1930 — des dis­ci­ples ou imi­ta­teurs de Heideg­ger, Hans Jonas, Han­nah Arendt, Hans-Georg Gadamer, repren­nent le con­cept de “décons­truction”. Sous l’in­flu­ence de néo-marx­istes de l’É­cole de Franc­fort (Max Horkheimer, Theodor Adorno), notam­ment de leur “Dialec­tique de la rai­son” (1947), le con­cept posi­tif de “décons­truction” devient pour J. Der­ri­da une sorte de “boule de démo­li­tion” philosophique-mil­i­tante, vouée à répan­dre la stratégie du soupçon, à dis­qual­i­fi­er, à con­damn­er — d’abord Pla­ton, “père du tota­litarisme”. Toute l’im­mense his­toire du con­cept de “décon­struc­tion”, avant son épi­sode derri­dien, le polémiste-Libé l’a omise. Peut-être n’en savait-il rien, après tout.
Xavier Raufer, criminologue
Notes
[1] Déf­i­ni­tion : ces plaisan­ter­ies sont ” à l’esprit léger, ce que les gaz du Pétomane sont à la par­fumerie. Un truc qui peut faire rire un instant et qu’on ten­tera d’oublier hon­teuse­ment dans la sec­onde qui suit”.[2] Terme d’usage traduit en français par “décon­struc­tion”, mais qui serait mieux ren­du par “désob­struc­tion”.

Written by Observatoire du Journalisme

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