in ,

Les dessous de la libération de Sophie Pétronin, l’otage française au Mali.

Pour les nouveaux dirigeants maliens, qui ont pris les reines du pays lors d’un coup d’Etat sans violence, cette libération est un message fort envoyé à la communauté internationale. Mais à quel prix ?

La dernière otage française dans le monde, Sophie Pétronin, puis Soumaïla Cissé, l’une des principales personnalités politiques du pays, ainsi que deux Italiens, Nicola Chiacchio et le père Pier Luigi Maccalli, ont été libérés ce jeudi 8 octobre 2020 par des islamistes. Les quatre otages étaient séquestrés par le Jamaat Nosrat al-Islam wal-Mouslimin, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), la principale alliance djihadiste au Sahel, attachée à Al-Qaida.

La déclaration de ces libérations a été faite jeudi soir depuis Bamako, puis a été rapidement confirmée par l’Elysée qui dit avoir « appris avec un immense soulagement » la libération de l’humanitaire, Sophie Pétronin et en « remercie tout particulièrement les autorités maliennes »Emmanuel Macron, a par ailleurs accueilli Sophie Pétronin à son retour en France ce vendredi.

Depuis dimanche et la révélation que plus de deux cents prisonniers djihadistes – (206 selon le GSIM par la chaîne Tadayit sur le réseau Telegram) – venaient d’être libérés, pour être ensuite transportés entre Tessalit dans le nord du Mali et Niono dans le centre, la rumeur d’une réapparition imminente de Sophie Pétronin, enlevée à Gao le 24 décembre 2016, et de Soumaïla Cissé, kidnappé le 25 mars 2020 dans la région de Niafunké alors qu’il battait campagne pour les élections législatives, amplifiait dans les médias mainstream.

Cependant, il est intéressant de se rappeler certaines réalités. Les djihadistes fraichement libérés, ont été fait prisonniers, les armes à la main, par les forces armées françaises au cours des opérations Serval et Barkhane effectuées pour défendre et protéger le Mali contre les attaques terroristes , depuis 2013. Ils auraient dû être exécutés sur place mais ont été hélas remis aux autorités maliennes et pourrissaient depuis dans leurs cachots. Pour remplir sa mission, l’armée française a déployé des moyens considérables et perdu au combat, quarante cinq de ses hommes. Il faut savoir aussi que la liste des djihadistes libérés par les autorités maliennes, a été rédigés en concertation avec les divers mouvements terroristes du territoire, mais aussi les gouvernements des alentours dont, en particulier, celui de l’Algérie (qui joue de longue date un double jeu au Sahel). Mais à aucun moment avec les autorités françaises…

Dans cette affaire, la France a “encore” perdu de sa crédibilité

Évidement, les proches de Sophie Pétronin attendaient angoissés et désespérés, que la situation se débloque. Depuis l’enlèvement, elle s’était convaincue de devoir lutter contre une raison d’Etat qui prolongerait la détention de l’humanitaire. Avant que n’arrive la libération et les retrouvailles, Sébastien Chadaud-Pétronin, parti mardi en urgence pour un énième voyage à Bamako, a, à plusieurs reprises, accusé les autorités françaises de sacrifier sa mère, une dame aujourd’hui âgée de 75 ans que les vidéos transmises par ses ravisseurs montraient très éprouvée, par leur refus de négocier.

Taillée par Boubou Cissé, premier ministre de l’ex-président du Mali, « IBK », et dirigée par l’ex-premier ministre Ousmane Issoufi Maïga, une équipe travaillait à la libération de l’opposant Soumaïla Cissé, mais avait dû se mettre en réserve à la mi-juin. « Elle était pourtant très avancée lorsque IBK lui a demandé de décrocher », indique une source proche du dossier. Le cas de Soumaïla Cissé aurait alors été associé à celui de Sophie Pétronin et concentré entre les mains de la sécurité d’Etat. « Selon mes informations, 6 milliards de francs CFA [9,1 millions d’euros]ont été décaissés après cela à Bamako », indique un négociateur du désert. Moussa Diawara, l’ancien patron de la sécurité d’Etat, s’est depuis évaporé dans la nature mais le service qu’il dirigeait, sous l’impulsion des nouvelles autorités, a cependant conservé un rôle prépondérant dans la gestion de ces libérations. Dans son communiqué, le gouvernement malien rapporte que cet épilogue heureux a été obtenu « grâce aux efforts conjugués des services de renseignement, des forces armées et de sécurité, des partenaires du Mali et de la cellule de crise. »

En revanche, il en est un que les changements de pouvoir à Bamako affectent peu, c’est Ahmada Ag Bibi, l’intermédiaire de l’Etat malien dans ces négociations finales avec Iyad Ag Ghali, l’émir du GSIM. Cet homme, dont la vie pourrait faire l’objet de plusieurs chapitres d’un manuel de survie en milieu hostile, a poussé l’art d’être alternativement avec et contre l’Etat à un niveau rarement atteint. Issu du même clan touareg des Ifoghas qu’Iyad Ag Ghali et natif de la même bourgade proche de Kidal, il a été, au côté de celui qui a depuis basculé dans le djihadisme, de toutes les rébellions qui ont secoué le nord du Mali depuis 1990.

Proche d’Alger, il a aussi un pied à Bamako, où depuis 2007 il a son siège à l’Assemblée nationale, toujours aux couleurs du pouvoir. Ahmada Ag Bibi avait, avec le négociateur français Jean-Marc Gadoullet, obtenu en février 2011 les trois premières libérations des sept otages employés par Areva et Vinci, enlevés à Arlit au Niger. Ce tandem avait ensuite été remplacé par une autre équipe. Il est cette fois resté dans la boucle des négociations jusqu’au bout. « Il a surtout fait monter les enchères car, avec lui, Iyad et les siens savent qu’ils peuvent obtenir plus », a soufflait un connaisseur du dossier.

Bien qu’une large majorité des combattants islamistes, sortis de prison soient, selon une bonne source, « de petits poissons qui n’avaient pas été jugés », des cadres du djihad, affiliés à Al-Qaida, font hélas partie des personnes libérées.

Parmi eux, figurent notamment le Mauritanien Fawaz Ould Ahmed, alias « Ibrahim 10 », un lieutenant de Mokhtar Belmokhtar arrêté en 2016, impliqué dans les attentats contre le restaurant La Terrasse à Bamako (6 morts) et l’Hôtel Byblos à Sévaré (22 morts) en 2015 ; un autre Mauritanien, Abou Dardar, qui s’était rendu aux forces françaises en 2014 ; ou bien encore Mimi Ould Baba, arrêté en janvier 2017 au Mali et considéré comme le logisticien des attentats de Ouagadougou au Burkina Faso en janvier 2016 (30 morts) puis de Grand-Bassam en Côte d’Ivoire (19 morts) en mars de la même année.

Et, à la joie des familles de ceux qui ont recouvré la liberté, devrait en écho répondre la frustration des soldats qui ont contribué à leurs arrestations et la colère de ceux qui ont perdu un proche dans ces attaques. D’autant que toutes les sources proches du dossier confirment qu’une importante rançon – dont le montant n’est pas avéré – est venue s’ajouter aux libérations de combattants.« Pour faire libérer des otages, cela passe par deux règles qui ne changent pas : des sorties de prison et le versement d’une rançon », rappelle le négociateur précédemment cité.

Au regard de toute cette agitation, un membre de la société civile originaire du nord du Mali confie son désarroi : « Après avoir échappé à une tentative d’enlèvement en 2012, Sophie Pétronin s’est-elle rendu compte qu’elle n’avait pas autant d’amis qu’elle le pensait à Gao, qu’elle provoquait des jalousies en candidatant à des financements avec son association ? Est-ce que les gens se rendent compte qu’une fois encore, avec l’argent des rançons, les djihadistes vont pouvoir s’offrir des armes et des jeunes recrues ? » Une amertume qu’il n’est pas le seul à exprimer dans une région où les groupes djihadistes, après avoir été largement défaits, ne cessent désormais d’élargir leur rayon d’action. J.Y.P pour Sentinelle Citoyenne

What do you think?

Written by Alexandre LARREY

Curieux et passionné par les questions de géopolitique...

Comments

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Loading…

0

Pompili : bouffeuse de dards et tueuse d’abeilles ?

SONDAGE : LES FRANÇAIS ONT-ILS LÂCHÉ “CHARLIE” ?